Les organisations qui se plaignent que la formation ne produit pas de compétences durables ne sont pas victimes d'un dispositif défaillant. Elles sont les commanditaires d'un contrat implicite qu'elles ont elles-mêmes construit : former pour certifier, tracer, conformer, pas pour changer les comportements. Ce constat, documenté depuis plus de trente ans par le modèle Kirkpatrick, ne provoque pourtant aucune rupture de pratique à l'échelle.
Pourquoi des organisations supposément rationnelles continuent-elles d'investir dans des dispositifs dont elles connaissent les limites ?
La formation hors contexte remplit sa vraie fonction : ce n'est pas le transfert
Avant d'accuser le dispositif, il faut regarder ce que les organisations mesurent après une formation : la satisfaction à chaud, la présence, la certification obtenue. Jamais le transfert à J+90. Selon Unow , 66 % des organismes de formation n'évaluent que la satisfaction à chaud, et seulement un sur cinq évalue l'impact sur la performance économique. Ce n'est pas un oubli.
Une étude 2023 sur les pratiques d'évaluation de la formation confirme la structure : 87 % des organisations évaluent la satisfaction (niveau 1 Kirkpatrick), 82 % évaluent les apprentissages (niveau 2), mais seulement 57 % tentent d'évaluer le transfert au poste (niveau 3), et la qualité de ces évaluations reste souvent insuffisante, réduite à des enquêtes déclaratives requalifiées en données objectives. Le niveau 4 (impact sur les résultats) n'est évalué que par 31 % des organisations. Le silence sur le transfert est systémique, pas accidentel.
La raison structurelle tient en quelques mots : en France, les entreprises ont l'obligation de financer la formation, elles n'ont aucune obligation d'en évaluer l'efficacité. Ce vide juridique permet de déclarer un objectif (développer les compétences) sans jamais mesurer s'il est atteint. La formation hors contexte produit ce pour quoi elle est implicitement commandée : une attestation, une ligne dans le plan de développement des compétences, un OPCO satisfait. C'est un service qui répond à un besoin réel. Le problème n'est pas que les organisations sont naïves, c'est qu'elles ont rationalisé cet objectif-là en appelant l'autre "objectif déclaré".
Les mécanismes qui reproduisent le contrat implicite
Si les organisations maintiennent ce contrat, ce n'est pas par ignorance. Trois mécanismes superposés expliquent la résistance.
Le Système 1 de l'organisation
Kahneman distingue le Système 1, réflexes, automatismes, pattern-matching rapide, du Système 2, analyse délibérée, effort cognitif. Ce modèle s'applique aux organisations. La formation en salle est un Système 1 organisationnel : le réflexe activé dès qu'un besoin de montée en compétences est identifié. "Quelqu'un doit progresser sur X → on l'envoie en formation sur X." Ce réflexe est ancré dans les process RH, les budgets OPCO, les habitudes managériales. L'AFEST ou le compagnonnage, eux, exigent un Système 2, un effort de conception, d'arbitrage, de suivi. Le contrat implicite résiste parce que l'alternative coûte cognitivement plus cher à activer.
La barrière environnementale au retour
Même quand un acquis se forme pendant la formation, le retour au poste réactive les comportements anciens. Collègues, process, outils, incitations, tout l'environnement non modifié ramène aux habitudes antérieures. Kauffeld et al. (2025) documentent ce mécanisme avec précision : le transfert échoue principalement parce que l'environnement de travail n'a pas été préparé à recevoir le changement. La formation hors contexte n'agit pas sur cet environnement, par construction, elle s'en abstrait.
L'absence de métacognition dans les dispositifs classiques
Le transfert d'apprentissage, passer d'une compétence apprise en salle à une compétence exercée dans un contexte différent, dépend de capacités métacognitives : reconnaître ses propres schémas de pensée, identifier quand un raisonnement appris s'applique à une situation nouvelle. La plupart des programmes de formation forment sur un contenu, pas à l'acte d'apprendre. Cette limite n'est pas accidentelle : elle est de conception. Ne pas entraîner la métacognition, c'est former des comportements conditionnels à un contexte, qui s'évaporent dès que le contexte change.
Ces trois mécanismes, réflexe organisationnel, barrière environnementale, absence de métacognition, se renforcent mutuellement. Aucun n'est pédagogique au sens strict. Ce constat déplace la question : si le problème n'est pas dans la pédagogie, qu'est-ce qui peut réellement faire changer les organisations ?
Rompre le contrat implicite : ce que ça exige vraiment
Changer de dispositif pédagogique ne suffit pas si les organisations ne changent pas ce qu'elles mesurent. L'AFEST, le compagnonnage, la mise en situation réelle, ces dispositifs existent. Ils restent marginaux. La vraie résistance n'est pas dans l'offre de formation.
Ce que l'AFEST révèle par contraste
L'AFEST (Action de Formation en Situation de Travail) impose légalement ce que la formation classique évite structurellement : une situation réelle, une analyse de l'activité réelle, une phase réflexive distincte de la mise en situation ( Décret Art. D. 6313-3-2 , cadre ANACT ). Ce n'est pas seulement une alternative pédagogique, c'est un dispositif qui force à mesurer le transfert parce qu'il se déroule dans la situation réelle de travail. Pourtant, 69 % des entreprises de moins de 50 salariés ne consomment pas leur budget OPCO (OPCO 2i, 2022). L'AFEST existe. Elle n'est pas choisie.
La mesure comme acte politique
Les formations assorties d'un suivi managérial structuré ont trois fois plus de chances d'être transférées sur le terrain (Logos Praxis / recherche Ebbinghaus). Ce chiffre importe moins comme recette que comme révélateur : le suivi managérial force l'organisation à se positionner sur ce qu'elle attend du retour au poste. Il crée une obligation implicite de mesurer le transfert. C'est le début de la rupture du contrat implicite.
Rompre le contrat implicite est une décision politique avant d'être une décision pédagogique. Les organisations qui franchissent ce pas, comme Danone, qui a remplacé le suivi formation sur Excel par une application mobile dédiée pour 500 commerciaux en situation AFEST, ne le font pas par vertu. Elles le font quand la pression externe rend le coût de l'ignorance plus élevé que le coût de la mesure : pénurie de compétences, turnover élevé, perte de compétitivité mesurable. Ce n'est pas une question de volonté, c'est une question de calcul.
La rupture du contrat implicite exige trois conditions simultanées : un dispositif ancré dans la situation réelle de travail, un système de mesure du transfert, et une pression externe suffisante pour rendre le changement moins coûteux que le statu quo. Ces trois conditions sont rarement réunies, c'est pourquoi le contrat est robuste, pas parce que les organisations ignorent le problème.
Ce que ça change de poser la question autrement
La question "comment rendre la formation plus efficace ?" est mal posée. Elle présuppose que le problème est pédagogique et que la solution est dans le dispositif. Ce que l'analyse montre, c'est que l'inefficacité du transfert est un résultat organisationnel cohérent : elle reflète fidèlement ce que les organisations demandent réellement à leur système de formation.
La bonne question est celle-ci : quelles compétences les collaborateurs exercent-ils réellement dans leur situation de travail, et comment les organisations savent-elles, ou ne savent-elles pas, ce qui se passe entre la fin d'une formation et la prochaine évaluation annuelle ? Tant que cet intervalle reste une zone aveugle, la compétence durable restera un objectif déclaré plutôt qu'un résultat mesuré. La cartographie de ce qui se passe réellement au poste, avant même de choisir un dispositif, est peut-être la première étape que le débat sur la formation professionnelle continue de contourner.